Leçons de l’histoire sur le retour des chocs pétroliers : analyse de Jurrien Timmer – 9 mars 2026
La montée des tensions géopolitiques et la hausse des prix du pétrole ont ravivé la volatilité sur les marchés mondiaux. Alors que le public investisseur réévalue les risques d’inflation, les attentes en matière de taux d’intérêt et la dominance du marché, la question de la durabilité s’impose désormais au premier plan. Jurrien Timmer, directeur en chef, Macroéconomie mondiale chez Fidelity, a livré une analyse sur la façon dont les marchés ont réagi aux chocs pétroliers passés, les signaux de prix actuels et les raisons pour lesquelles les paramètres fondamentaux généraux demeurent un point d’ancrage important dans un contexte d’incertitude.
Voici quelques-uns des sujets abordés.
Quand les flambées des cours du pétrole secouent les marchés, les données historiques sont importantes
Les prix du baril de pétrole ont monté en flèche pour franchir la barre des 100 $ US au début de la semaine, faisant rapidement ressurgir des craintes que l’on croyait dissipées. Les marchés boursiers se sont repliés, la volatilité a augmenté et le mot « stagflation » a réapparu dans les manchettes. Or, l’histoire nous rappelle que les chocs pétroliers n’ont pas tous les mêmes conséquences économiques et que le contexte importe davantage que le mouvement initial des prix.
Tous les chocs pétroliers ne se ressemblent pas
Des hausses marquées des prix du pétrole se sont produites à maintes reprises au cours des cinq dernières décennies, de la crise énergétique des années 1970 à la guerre du Golfe, en passant par la thèse du pic pétrolier des années 2000 aux perturbations d’approvisionnement qui ont suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Chaque choc paraissait majeur à l’époque, mais leurs effets durables sur les marchés ont grandement varié. Aujourd’hui, il existe une différence importante : l’énergie représente une part beaucoup plus petite des dépenses de consommation qu’au cours des dernières décennies. Par conséquent, les ménages sont généralement moins sensibles à la hausse des prix du pétrole qu’ils ne l’étaient dans les années 1970 ou 1980. Ce changement aide à expliquer le fait que les marchés ont tendance à moins s’attarder au niveau absolu du prix du pétrole qu’à la vitesse et à la durée du mouvement.
La duration est plus importante que les prix
Par le passé, ce ne sont pas les prix du pétrole élevés en soi qui ont exercé des pressions économiques soutenues, mais plutôt des hausses prolongées suffisamment longues pour changer les comportements. Une augmentation rapide peut provoquer un choc, ce qui freine la croissance et fait grimper temporairement l’inflation. Si les prix se stabilisent ou reculent, ces effets s’estompent souvent. Le marché actuel des contrats à terme sur le pétrole indique que les perturbations en cours pourraient être temporaires. Les prix des contrats à terme normalisés sont nettement inférieurs aux cours au comptant, une tendance appelée « déport ». Cette structure reflète les attentes selon lesquelles les perturbations de l’approvisionnement s’atténuent et les prix se normalisent au fil du temps. Les marchés semblent tenir compte de ce signal. M. Timmer a expliqué que les baisses récentes des actions s’inscrivent dans la continuité des réactions observées lors des chocs pétroliers passés, et ne signalent pas un stress économique plus profond.
Les craintes de stagflation pourraient être exagérées
Les comparaisons avec la période stagflationniste des années 1970 ont refait surface, mais les parallèles semblent limités. À l’époque, les chocs énergétiques durables s’ajoutaient à l’inflation persistante et à la faible productivité. Le contexte d’aujourd’hui est différent. La hausse des prix du pétrole peut accroître l’inflation à court terme, mais les banques centrales ont tendance à se concentrer sur les mesures de base qui excluent les composantes énergétiques volatiles. Même si les baisses de taux sont reportées ou réduites, les taux de rendement à long terme demeurent à des niveaux qui n’ont pas fait dérailler les marchés boursiers par le passé. La persistance de la stagflation dépendra en grande partie de la durée de la perturbation énergétique actuelle.
La position du Canada dans un monde axé sur les ressources
Pour le Canada, la hausse des prix du pétrole n’a pas les mêmes effets. En tant qu’exportateur net d’énergie et d’autres ressources naturelles, le Canada pourrait être relativement bien positionné en période de tensions géopolitiques. Dans un monde de plus en plus façonné par les sphères d’influence régionales, les marchandises ont gagné en importance stratégique. Le pétrole, l’or et d’autres ressources naturelles ne servent pas seulement d’intrants économiques, mais aussi d’actifs géopolitiques. Au fil du temps, cette dynamique pourrait soutenir la position commerciale et la monnaie du Canada à mesure que les chaînes d’approvisionnement mondiales continuent d’évoluer.
Taux, politiques et attentes du marché
La récente volatilité a légèrement modifié les attentes à l’égard des taux d’intérêt aux États-Unis. Selon M. Timmer, les prix des contrats à terme normalisés ont légèrement évolué, ce qui a retranché environ une baisse de taux attendue par rapport aux prévisions, sans signaler un changement fondamental dans la trajectoire politique en général. Les taux de rendement à long terme sont demeurés dans une fourchette étroite, ce qui suggère que le marché ne considère pas encore l’inflation liée au pétrole comme une menace durable. Même si les taux directeurs s’établissent légèrement au-dessus des attentes, il est peu probable que la différence soit déterminante à elle seule. Ce qui compte le plus, c’est la façon dont la politique monétaire interagit avec la croissance, l’inflation et les conditions financières au fil du temps plutôt que les réactions à court terme des marchés.
L’étendue du marché et les paramètres fondamentaux sous-jacents
Au-delà des manchettes macroéconomiques, l’une des tendances structurelles les plus importantes a été l’élargissement de la dominance sur le marché boursier. Plus tôt cette année, les gains se sont accrus au-delà des géants technologiques pour s’étendre à un plus large éventail de secteurs, de capitalisations boursières et de régions. La volatilité récente a temporairement inversé une partie de ce mouvement, car les négociateurs à court terme ont réduit leur exposition. Cependant, les replis attribuables au repositionnement ne modifient pas nécessairement la tendance de fond. Des corrections de l’ordre de 10 % à 15 % se sont produites régulièrement au fil de l’histoire et, lorsque les paramètres fondamentaux demeurent solides, elles permettent souvent un rééquilibrage plutôt qu’une détérioration à long terme.
Conclusion : voir au-delà du tapage médiatique
Les périodes d’incertitude ont tendance à paraître plus intenses sur le moment. Les prix du pétrole, les tensions géopolitiques et les débats entourant les politiques prennent facilement toute la place. L’histoire nous rappelle toutefois que les marchés s’adaptent plus rapidement que nous le laissent croire les médias. Ce qui compte le plus, ce n’est pas le choc initial, mais sa durée et son interaction avec les paramètres fondamentaux économiques en général. Les marchés des contrats à terme, les attentes en matière de taux d’intérêt et les tendances des bénéfices continuent de fournir des signaux précieux à mesure que les conditions évoluent. Prendre du recul, faire preuve de patience et surveiller ces signaux demeurent essentiels lorsque la volatilité revient au premier plan.